Comme un chef (Benoît Peeters et Aurélia Aurita)

« Pour donner du sens à mon métier, il m’a fallu inventer un moyen de m’exprimer en dehors des conventions et des traditions culinaires de l’époque ». Créer, innover, composer un nouveau langage culinaire, cette recherche permanente sur laquelle s’est construit le parcours de Pierre Gagnaire – préfacier de l’album – semble avoir trouvé avec Benoît Peeters et Aurélia Aurita ses alter-egos littéraires et graphiques.

Car, au sein de la tendance actuelle au rapprochement entre cuisine et bande dessinée [1], Comme un chef fait figure d’exception. Bien loin du livre de recettes illustré ou du carnet plaisant d’anecdotes légères et savoureuses, l’œuvre des deux auteurs ouvre plutôt la voie à un genre littéraire nouveau, celui de l’autobiographie culinaire graphique. De ses premières tentatives – parfois peu couronnées de succès ! – autour de la table familiale dans le Bruxelles des années 1960 à l’émerveillement gustatif que provoque en lui le dernier repas donné en 2011 par le chef catalan Ferran Adrià dans feu son restaurant El Bulli, en passant par son expérience de cuisinier à domicile, c’est à travers sa relation à la cuisine que Benoît Peeters nous fait, non sans humour, le récit de sa vie.

Un parti-pris narratif et graphique dans lequel les parallèles constants avec la littérature permettent à Peeters de retranscrire l’émotion procurée par la cuisine et, par là-même, de l’élever au rang d’art. Pour l’étudiant en littérature qu’il est alors, fasciné par l’effervescence littéraire et gastronomique des années 1970, la Nouvelle Cuisine est à la gastronomie ce que le nouveau roman est à la littérature, et Michel Guérard le même précurseur que ne le fut l’oulipien Georges Perec. Et lorsqu’apparaît Roland Barthes à l’occasion d’un dîner organisé par le jeune Benoît en l’honneur de celui qui fut son directeur de mémoire de fin d’étude, le portrait culinaire qu’en dresse Peeters est moins celle du théoricien raffiné que celle d’un « homme du Sud-Ouest, qui ne traquait pas forcément la modernité jusque dans son assiette » (p.67).

Elevé la cuisine au rang d’art, tel est bien l’objectif de l’album. Le récit de sa rencontre avec le cuisinier belge Willy Slawinsky est symbolique de la manière dont Benoît Peeters appréhende la cuisine : celui d’un art total, nourrissant autant le ventre que l’esprit. Un art où l’ingrédient ne prend sens que par le mot et l’image.

Et dans cette recherche autant pratique que théorique, le travail graphique d’Aurélia Aurita occupe une place fondamentale. Si le parti-pris de différencier graphiquement la narration (en noir et blanc) d’expériences sensorielles flirtant souvent avec l’onirisme (en couleurs) n’est pas une technique nouvelle [2], la déconstruction volontaire de la composition des planches culinaires laisse parfois pantois : c’est l’explosion des couleurs et des sensations, c’est la mise à distance des repères spatiaux traditionnels qui permettent à la dessinatrice de représenter la grâce quasi-divine qui frappe Benoît lors de sa découverte du célèbre saumon à l’oseille de la maison Troisgros. Même volonté de mettre le dessin au service du propos lors du dernier repas donné par Ferran Adrià : la reproduction fidèle des premiers plats servis laisse la place, au fil de la découverte, à des impressions graphiques qui, à l’image de l’horloge des épices (p.200), se perdent dans un tourbillon de saveurs, de couleurs, de textures, de tracés et d’émotions.

Contre la tendance à l’intellectualisation frôlant parfois le ridicule qui touche aujourd’hui la cuisine et le théâtre culinaire, Benoît Peeters et Aurélia Aurita répondent donc par un album beau, intelligent, sensible, et, chose de plus en plus rare, sans pédanterie.

 

Pierre Raffard

 


[1] En France comme à l’étranger, ces dernières années ont vu le nombre d’albums prenant pour sujet la cuisine et la gastronomie se multiplier. En France, pensons par exemple à la série A boire et à manger de Guillaume Long (Gallimard BD), ainsi qu’aux albums récents Les Ignorants d’Etienne Davodeau, Mangeur de feu de Gérald Gorridge (Les enfants rouges), 12 rue Royale ou les Sept Défis gourmands d’Hervé Richez et Efix (Bamboo), En cuisine avec Alain Passard de Christophe Blain (Gallimard). A l’étranger aussi, et notamment au Japon, des mangas comme Les gouttes de Dieu de Tadashi Agi et Shū Okimoto, Food Wars de Yuto Tsukuda et Shun Saeki ou Le gourmet solitaire de Masayuki Kusumi et Jirō Taniguchi ont fait de l’art culinaire un sujet en vogue.

[2] Pensons, parmi tant d’autres, aux films Stalker d’Andrei Tarkovski (1979) ou au Magicien d’Oz (1939) de Victor Fleming.

 


  • 216 pages – 17.1 x 23.9 cm
  • Noir et blanc – Broché
  • ISBN : 9782203146754
  • EAN : 9782203146754

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